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Association "1846"

Association "1846"

La fortification du XIXe siècle : connaître et partager

Les réduits "type 1846" : mais qu'est-ce, au juste ?

Prêts pour la démonstration ?

Prêts pour la démonstration ?

Les « réduits type 1846 » appartiennent à un programme de constructions normalisées dont les caractéristiques sont définies par une circulaire du ministère de la Guerre de juillet 1846. En fait la « commission mixte d'armement des côtes, de la Corse et des îles » de 1841 prévoit non pas un mais deux types d'ouvrages pour renforcer la défense du littoral : les « tours crénelées » et les « corps-de-garde crénelés » (ou « défensifs »), regroupés sous le terme générique de « réduits ».

Les tours sont des bâtiments rectangulaires à trois niveaux dont deux voûtés. Le « rez-de-fossé » accessible seulement par le premier étage est dédié aux magasins et à la cuisine. Le niveau principal, où se situe l'entrée, est celui des chambrées de la troupe, du chef de poste et du gardien. Le troisième niveau est une terrasse à ciel ouvert munie d'un parapet crénelé, aménagée pour recueillir les eaux pluviales afin d'alimenter une citerne en sous-sol. Leurs murs de un mètre cinquante à deux mètres d'épaisseur doivent leur permettre de résister à des tirs d'artillerie légère, et leur voûtes de porter quelques pièces de petit calibre en terrasse. Les tours, assez onéreuses et théoriquement réservées aux points du littoral très exposés ou isolés, ne sont pas construites en très grand nombre (20 sur 140). Elles se trouvent grande majorité en Méditerranée et n'existent qu'en deux exemplaires sur la façade Atlantique, sur l'île Dumet et à Belle-Île (Port-Andro).

Evocation en écorché d'une tour pour 40 hommes

Evocation en écorché d'une tour pour 40 hommes

Corps de garde pour 20 hommes de la batterie de Loqueltas à Ouessant (1862)

Corps de garde pour 20 hommes de la batterie de Loqueltas à Ouessant (1862)

La plupart des réduits sont donc des corps de garde défensifs qui consistent en un seul rez-de-chaussée voûté – mais non à l'épreuve des bombes – surmonté par une terrasse crénelée. Leurs murs de cinquante centimètres d'épaisseur percés de créneaux pour le tir au fusil ne peuvent protéger que de la fusillade. Comme les tours, ils comportent des locaux logistiques (magasins à poudre, magasin d'artillerie, magasin aux vivres) et des chambrées pour la troupe.

Les deux types sont déclinés en trois tailles selon l'importance de la batterie ou du poste à équiper : n° 1 pour 60 hommes, n° 2 pour 40 hommes et n° 3 pour 20 hommes. Dans les deux modèles le couchage se fait dans des hamacs au lieu des bats-flancs ou lits de camp traditionnels, une innovation qui permet d'utiliser en temps de paix les chambrées pour remiser du matériel. Les réduits sont conçus pour pouvoir loger au moins une partie des servants d'une batterie à raison de cinq hommes par pièce, tranchant avec la situation antérieure où les corps de garde sont en général de simples maisonnettes à peine suffisantes pour abriter un piquet de garde. Ils restent cependant des ouvrages de taille modeste, d'une dizaine à une vingtaine de mètres de côté.

Les XVIIe et XVIIIe siècles utilisaient l'expression « redoute à mâchicoulis » pour désigner ce genre de bâtiment de petite taille, prévu pour une garnison réduite et défendue par des armes légères via des créneaux et au mode de flanquement vertical ; ce qu'il est aussi convenu d'appeler « blockhaus » (« blockhouse » pour les Anglo-Saxons).

Les réduits type 1846 sont des blockhaus destinés à renforcer des positions de défense côtière.

À partir de cette définition il est possible d'aller un peu plus loin et de procéder à quelques mises au point et de tordre le cou à certaines idées reçues.

Un réduit type 1846...

1° …ce n'est pas une nouveauté.

Le programme de la commission de 1841 est une reprise de la tentative d'organisation systématique de la défense des côtes voulue par Napoléon dans les années 1810, dont il reprend le concept des « tours-modèles » servant de corps de garde, de magasins et de réduit défensif à des batteries. Les tours-modèles elles-mêmes s'inscrivent dans une déjà longue tradition de la tour de défense côtière. Depuis le XVIIe siècle les batteries d'artillerie côtière sont régulièrement complétées par une tour ou une redoute qui abrite leurs servants et leurs approvisionnements et les couvre contre toute attaque à revers par la terre. Vauban fait particulièrement usage de ce type de combinaison. Les réduits type 1846 sont la réactualisation de ces ouvrages pour le milieu du XIXe siècle. La France n'est d'ailleurs pas la seule nation à en faire usage : entre le début et le milieu du XIXe siècle les rivages de l'empire britannique se couvrent de dizaines de « tours Martello », au concept assez proche.

Trois générations de tours associées à une batterie de côte : Camaret (1689), Le Toulinguet (1812), Ullastrell (1860)

Trois générations de tours associées à une batterie de côte : Camaret (1689), Le Toulinguet (1812), Ullastrell (1860)

2° ...ce n'est pas un « fort » à lui tout seul.

Il faut le rappeler avec insistance tant c'est un fait négligé : un réduit type 1846 complète presque toujours une batterie d'artillerie de côte (dans 95% des cas !). Le terme de « réduit » renvoie d'ailleurs à cette fonction de complément défensif d'un ouvrage plus vaste, plutôt qu'à une forme architecturale précise. L'erreur d'appréciation la plus courante à propos des réduits type 1846 est donc d'y voir un « fort » isolé, plutôt qu'une partie – qui plus est subalterne – d'un tout : la batterie. C'est parfois à ce réduit qu'est attribué à tort l'armement destiné à combattre les navires adverses, en négligeant le fait que ses voûtes sont incapables de supporter le poids et les effets du tir de pièces de côte pesant plusieurs tonnes. Si certaines terrasses sont aménagées pour recevoir de l'artillerie, celle-ci se compose uniquement de pièces légères destinées à la défense rapprochée.

Un réduit complète presque toujours une batterie de côte

Un réduit complète presque toujours une batterie de côte

3° ...c'est trois fonctions en un seul bâtiment.

Comme les tours de Vauban et les tours-modèles de Napoléon, les réduits type 1846 regroupent trois fonctions en un seul bâtiment.

La première fonction est logistique : le réduit abrite les réserves de poudre de la batterie, le matériel nécessaire à l'artillerie et les vivres de la garnison. Un ou deux locaux sont des magasins à poudre, avec une organisation spécifique due aux contraintes du stockage de la poudre noire. Tours et corps de garde abritent aussi un magasin d'artillerie qui sert de sas au magasin à poudre. En temps normal les chambrées participent de cette fonction de stockage en accueillant les affûts des pièces d'artillerie ainsi que les projectiles, tandis que les tubes sont déposés sur la batterie. Un magasin aux vivres jouxte la petite cuisine. Une citerne stocke l'eau de pluie recueillie sur la terrasse. Il n'est pas certain que cette eau serve normalement à la boisson de la garnison car aucun système de filtre n'existe à la différence des citernes des grandes casernes contemporaines.

Vient ensuite la fonction de casernement, celle à qui les grandes chambres du réduit sont destinées en temps de guerre. Selon le type (tour, corps de garde) et la taille (n° 1, 2, 3), une ou plusieurs chambrées sont destinées au logement de la troupe. Dans les sites préservés, les murs conservent les crochets des hamacs ou leurs traces, tandis que sols et plafonds témoignent de la présence de poteaux supportant les barres d'accrochage. Cette organisation est complétée par un mobilier similaire à celui des casernes de l'époque : étagères à bagages, planches à pain, râteliers d'armes, tables, bancs, poêle. Le chef du poste et le gardien sont les seuls à bénéficier d'un chambre individuelle.

La fonction défensive se lit sur les murs du réduit : créneaux de tir, mâchicoulis, pont-levis doivent permettre à la garnison de résister à un coup de main exécuté par un commando débarqué à proximité – la plus sûre façon pour un navire de neutraliser une batterie de côte. Si les tours et certains corps de garde disposent d'embrasures pour pièces légères, le gros de la défense repose sur les armes individuelles de la garnison (fusils d'infanterie, mousquetons d'artillerie) plus un fusil de rempart – une grosse carabine rayée – pour cinq hommes (dotation théorique).

Evocation d'une chambrée de troupe en temps de guerre dans un corps de garde

Evocation d'une chambrée de troupe en temps de guerre dans un corps de garde

Evocation d'une tentative de neutralisation d'une batterie de côte équipée d'un réduit

Evocation d'une tentative de neutralisation d'une batterie de côte équipée d'un réduit

4° ...ce n'est pas une architecture « médiévale ».

Il est courant de lire que l’architecture des réduits type 1846 serait d'inspiration médiévale. Il n'en est rien. Il est vrai qu'on y trouve un pont-levis, des créneaux, des mâchicoulis, des éléments qui dans l'imaginaire collectif renvoient au Moyen-Âge des châteaux-forts. Mais en matière de fortification il n'est pas rare de rencontrer les mêmes dispositifs à travers les âges. Le pont-levis et les mâchicoulis sont ainsi utilisés dès la plus haute Antiquité et encore employés au XXe siècle dans les ouvrages de la « ligne Maginot ». Si à partir du XVIe siècle la fortification entre dans l'ère du rempart terrassé et du flanquement rasant depuis des bastions, la règle de l'adaptation aux conditions locales n'en fait pas moins subsister des formes apparemment remises en cause. Ceci est particulièrement vrai en montagne ou sur le littoral, là où la fortification n'est pas menacée par une lourde artillerie de siège difficile à déplacer, là où il s'agit d'édifier de petits postes qui ne doivent craindre que des coups de mains d'infanterie, là où le terrain ne permet pas toujours de construire des fronts bastionnés, là où finalement la tour percée de créneaux de tir et flanquée depuis des mâchicoulis garde sa pertinence.

Non, ce n'est pas un château-fort ni un "fort Vauban", c'est du Napoléon III !

Non, ce n'est pas un château-fort ni un "fort Vauban", c'est du Napoléon III !

5° ...c'est un plan-type pas toujours respecté.

Avec plus de 300 réduits à construire initialement, la standardisation s'impose. Le choix est fait de déterminer un nombre limité de types d'ouvrages préétablis, comme Napoléon l'avait fait faire en 1811 avec ses « tours-modèles ». Ainsi, les officiers en charge des chefferies n'ont pas dans l’établissement de leurs projets à concevoir un nouveau bâtiment ex-nihilo, car ils disposent des six modèles de la circulaire de 1846. Ces fameux six modèles, les trois types de tours et les trois types de corps de garde, il est donc tentant de vouloir les retrouver à l'identique partout. Hélas, l'étude de terrain dément les espoirs du classificateur : beaucoup de réduits ne respectent pas les plans-types, tout simplement parce qu'un des principes de base de la fortification est l'adaptation au terrain. En fait, il faut considérer les plans-types avant tout comme une base de travail qui épargne une partie des études préparatoires et facilite la tâche des organismes centraux du génie amenés à se prononcer sur un nombre important de projets.

Il y a deux grandes raisons qui amènent à modifier le plan-type :

1° Une contenance ou une destination différente. Les trois tailles des plans-types (20 hommes, 40 hommes, 60 hommes) sont prévues pour des batteries de quatre, huit et douze pièces. Or le programme de 1847 admet un certain nombre de batteries de cinq, six, dix pièces ou plus. Comme la cote des réduits est taillée au plus juste pour des raisons d'économie, les chefs du génie doivent concevoir des réduits pour 25, 30, 50 hommes et plus, en jouant sur les dimensions des plans-types.

2° Les problèmes de « défilement » liés à la morphologie du terrain. Il est demandé aux ingénieurs militaires que les réduits soient à la fois pratiquement invisibles du large – ils ne peuvent être exposés au tir des navires – et non dominés par le terrain environnant – ce qui rendrait leurs terrasse défensive intenable en cas d'attaque à revers. Le premier souci est à l'origine du remplacement de bien des tours par de simples corps de garde défensifs, moins élevés et par conséquent plus facile à défiler du large. En compensation, leurs murs et leurs voûtes sont épaissis, donnant ainsi des « corps de garde renforcés ». Le défilement des terrasses défensives amène souvent les ingénieurs à les doter de murs-traverses, voire plus rarement de toitures (Port-Maria à Belle-Île). Certains réduits sont conçus dès l'origine sans terrasse crénelée comme le corps de garde de la batterie de Porsmoguer.

La batterie de Porsmoguer : un cas extrême d'adaptation du plan-type au terrain

La batterie de Porsmoguer : un cas extrême d'adaptation du plan-type au terrain

6° ...c'est vide la plupart du temps.

Les petites batteries du littoral n'ont pas de garnison permanente en temps de paix et ne doivent servir au logement de soldats qu'en cas de guerre maritime longue. Hormis quelques ouvrages aux abords des grandes places fortes, la grande majorité des batteries n'a même pas son armement en place. Tout est démonté, soigneusement enduit de coaltar et de graisse, déposé sur la batterie ou remisé dans le réduit et confié aux bons soins d'un gardien responsable de ce précieux matériel qu'il faut prémunir des morsures du climat autant que des convoitises des habitants. Les gardiens de batterie sont organisés militairement par un décret du 14 février 1854. Pris parmi les sous-officiers d’artillerie ayant au moins sept ans de service, ils sont commissionnés par le ministre de la Guerre et ont rang de sergent-major ou maréchal des logis chef – et peuvent à ce titre être amenés à avoir sous leurs ordres les détachements envoyés sur le littoral.

7° ...ça n'a pas servi longtemps...

Les réduits type 1846 ont été construits pour répondre aux besoins du début du XIXe siècle en matière de défense des côtes, dans un contexte technologique encore dominé par le navire en bois à voile armé de canons lisses. Mais leur réalisation intervient dans les années 1850-1860 alors que l'apparition du canon rayé et du cuirassé remettent radicalement en cause ce programme. À partir du milieu des années 1860, il devient évident que les fortifications côtières qui viennent d'être réorganisées selon les principes de la commission de 1841 sont dépassées. La mise à niveau intervient au lendemain de la guerre de 1870. Les côtes françaises sont équipées en nouveaux ouvrages, mieux protégés contre l'artillerie moderne et armés d'une artillerie capable de combattre les cuirassés. Lorsque les positions d'artillerie dont ils font partie sont concernées par une modernisation, les réduits type 1846 sont bien souvent conservés à titre de casernement ou de magasins d'appoint. Ils sont alors modifiés pour améliorer leur résistance aux nouveaux projectiles : arasés au niveau des voûtes, recouverts d'épais massifs de terre, ils perdent beaucoup de leur superbe.

Beaucoup d'autres batteries sont dans un premier temps désarmées tout en étant conservées dans le domaine militaire au cas où, puis finalement déclassées et vendues car définitivement obsolètes. La grande vague de déclassement a lieu en 1889 (loi du 27 mai). Les Domaines vendent à tour de bras tout au long des années 1890. C'est dans ce contexte que beaucoup de réduits tombent entre les mains de propriétaires privés.

Le corps de garde de la batterie de Taillefer à Belle-Île, arrasé et enterré à la fin du XIXe siècleLe corps de garde de la batterie de Taillefer à Belle-Île, arrasé et enterré à la fin du XIXe siècle

Le corps de garde de la batterie de Taillefer à Belle-Île, arrasé et enterré à la fin du XIXe siècle

8° ...mais aujourd'hui ça sert à beaucoup de choses.

S'il était une caractéristique propre aux réduits type 1846, ce serait l'ampleur et l'ancienneté de leur reconversion civile. Sur une centaine d'ouvrages conservés en France métropolitaine et en Corse, environ 60 sont réemployés comme espaces culturels, centres de vacances, écoles et club de voile, hôtels et salles de réception et résidences privées. C'est ce dernier usage qui est à la fois le plus ancien et le plus important. Une trentaine de réduits servent actuellement de résidence principale ou secondaire à des particuliers. Le cas le plus célèbre est celui du poste garde-côtes de la pointe des Poulains à Belle-Île, racheté par la comédienne Sarah Bernhardt pour en faire une résidence de villégiature. Le fait que les réduits aient été massivement sortis du domaine militaire dans les années 1890, au moment où s'affirme le goût pour le littoral, n'est pas étranger à ce succès.

Il faut reconnaître aussi que les dimensions des réduits et l’agencement de leurs espaces a facilité leur reconversion en résidences, moyennant quelques aménagements plus ou moins dénaturants. Parmi ceux-ci, sont récurrents l’agrandissement des baies des chambrées, la transformation des bretèches en balcons ou en bow-windows et l’aménagement de la terrasse défensive en étage.

Le poste garde-côtes des Poulains à Belle-Île, ou comment transformer un spartiate corps de garde pour 30 hommes en (relativement) confortable villaLe poste garde-côtes des Poulains à Belle-Île, ou comment transformer un spartiate corps de garde pour 30 hommes en (relativement) confortable villa

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On peut aussi en faire un centre de classe de mer (Postolonnec) ou un lieu d'exposition (Villes-Martin)On peut aussi en faire un centre de classe de mer (Postolonnec) ou un lieu d'exposition (Villes-Martin)

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Plus original : le cénotaphe (mémorial des marins morts pour la France de la pointe Saint-Mathieu)

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Un peu moins d'un quart des réduits subsistant en France (25 sur une centaine) sont actuellement protégés au titres des monuments historiques, et toujours au sein d'un ensemble classé ou inscrit plus vaste (Tatihou, Belle-Île et Houat, Sainte-Marguerite, îles d'Hyères, Port-Vendres).

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