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Association "1846"

Association "1846"

La fortification du XIXe siècle : connaître et partager

Ni Vauban, ni allemand !

Fort du Dellec, Plouzané

© Géoportail
© Géoportail

© Géoportail

Les fortifications littorales du XIXe siècle sont souvent victimes de ce qu'on peut appeler le syndrome "De Vauban à Todt" (titre d'une brochure de propagande nazie de 1943). Ce biais de perception très courant consiste à classer les vestiges soit comme ouvrages dus à Sébastien Le Prestre de Vauban soit comme ceux du Mur de l'Atlantique, selon les critères suivants :

  • si c'est en maçonnerie (sans être médiéval) : c'est "Vauban" ;

  • si c'est en béton (sans être un aménagement récent) : c'est "allemand".

C'est ainsi que nombre de constructions – bastionnées ou non – des XVIIIe et XIXe siècles sont abusivement attribuées au grand ingénieur de Louis XIV, tandis que les officiers du Génie français précurseurs dans l'emploi du "béton spécial" et du béton armé dans les années 1880-1890 sont dépossédés de leurs réalisations au profit de leurs collègues servant le IIIe Reich.

Le fort du Dellec sur la rive nord du goulet de Brest en est un bon exemple.

Evocation du fort du Dellec vers 1860

Evocation du fort du Dellec vers 1860

Le premier paragraphe du panneau informatif installé sur le site par Brest Métropole Océane à la fin des années 2000 commence et s'achève avec des affirmations symptomatiques du syndrome "de Vauban à Todt" :

"Constituant un des éléments du plan de défense et de fortification de Brest, le Fort du Dellec a été édifié par Vauban au XVIIe siècle [...]. Le fort conserve aussi la marque de l’occupation allemande avec la présence de blockhaus typiques du Mur de l’Atlantique"

Qu'en est-il en vérité ?

La batterie du Dellec n'apparaît pas dans les documents avant les années 1740, probablement au moment où la batterie du Névent sur la pointe du Diable, trop exposée aux vagues, est abandonnée : rien à voir avec Vauban, donc.

Il n'y a aucun bloc bétonné construit par les Allemands dans l'enceinte du fort. Les seuls édifices – partiellement – bétonnés sont une casemate pour projecteur et son poste de commande à distance installés avant la Première Guerre mondiale.

Cette porte n'est pas de Vauban et ce poste de projecteur n'est pas allemand : tout est du long XIXe !Cette porte n'est pas de Vauban et ce poste de projecteur n'est pas allemand : tout est du long XIXe !

Cette porte n'est pas de Vauban et ce poste de projecteur n'est pas allemand : tout est du long XIXe !

En fait, l'aspect actuel du fort est très marqué par le XIXe siècle.

La première batterie de côte protégée par un retranchement en terre a été largement remaniée en 1841-1842. C'est de cette époque que datent la porte, le rempart maçonné, les parapets en terre et les murs crénelés du front de terre du fort, ainsi que la tourelle qui flanque le fossé (approfondi). Il ne subsiste alors du XVIIIe siècle que la caserne, le magasin à poudre, la maison du gardien et le four à boulets (obsolète). L'armement prévu de la batterie est de 12 pièces de côte, moitié canons de 30 livres, moitié obusiers de 22 cm.

Extérieur et intérieur de la tourelle : la défense rapprochée se fait au moyen de créneaux de piedExtérieur et intérieur de la tourelle : la défense rapprochée se fait au moyen de créneaux de pied

Extérieur et intérieur de la tourelle : la défense rapprochée se fait au moyen de créneaux de pied

La traverse terrassée qui protège l'intérieur du fort et le parapet d'artillerie ouest avec ses plateformes pour affûts de côte La traverse terrassée qui protège l'intérieur du fort et le parapet d'artillerie ouest avec ses plateformes pour affûts de côte

La traverse terrassée qui protège l'intérieur du fort et le parapet d'artillerie ouest avec ses plateformes pour affûts de côte

Une nouvelle batterie est construite dans le ravin à l'ouest du fort en 1885-1886 pour quatre canons de 32 cm destinés au tir de rupture au niveau de la ligne de flottaison des cuirassés.

Quatre canons de 47 mm dits "à tir rapide" sont installés dans l'ancien fort vers 1893 pour participer à la défense du goulet contre les incursions de torpilleurs. Ce dispositif est complété par un projecteur électrique de 90 cm de diamètre, pour lequel est construit vers 1910 le poste de combat doublé d'un abri de jour et le poste de commande souvent pris pour des ouvrages allemands. L'ancien magasin à poudre est transformé pour abriter l'usine électrogène.

Niches pour munitions de 47 mm et usine électrique du projecteurNiches pour munitions de 47 mm et usine électrique du projecteur

Niches pour munitions de 47 mm et usine électrique du projecteur

Le fort du Dellec est donc un ouvrage du XVIIIe siècle dont l'essentiel des vestiges datent de sa refonte au XIXe. Quant aux déviances vaubano-todtesques, il convient pour s'en garder de retenir cette citation d'un ami (salut à toi Yves) : "tout ce qui est de pierre n'est pas Vauban, tout ce qui est béton n'est pas allemand".

Mais on peut comprendre certaines tentations : Vauban est quand même plus sexy que monsieur Thiers...

Le fort est propriété publique et libre d'accès.

Sources :

Service historique de la Défense, Vincennes, archives du Génie, de l'Artillerie et de l’État-major de l'Armée

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