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Association "1846"

La fortification du XIXe siècle : connaître et partager

Bornes militaires françaises du XIXe siècle

"Car depuis que vous avez une fois passé les bornes, il n'y a plus de mesure", Manuel d’Épictète (traduction de Guillaume Du Vair, 1585)

(Référence pédante à l'aphorisme faussement attribué au sapeur Camember dans un article sur les bornes : faite)

Si vous visitez un ouvrage fortifié en France ayant été en activité au cours du XIXe siècle, vous pouvez tomber sur ce genre de choses :

Batterie du Rosédo, Bréhat (22), fort central, Houat (56)Batterie du Rosédo, Bréhat (22), fort central, Houat (56)

Batterie du Rosédo, Bréhat (22), fort central, Houat (56)

Des bornes en pierre de taille, de quelques dizaines de centimètres de haut, tantôt de section octogonale, tantôt de section carrée.

Ce sont des bornes de délimitation, respectivement des terrains militaires et des zones de servitudes (militaires, elles aussi).

Bornage des terrains militaires

La loi du 10 juillet 1791 concernant la conservation et le classement des places de guerre et postes militaires définit précisément quels terrains sont considérés comme propriétés nationales militaires en lien avec des fortifications : "tous terrains de fortification des places de guerre ou postes militaires, tels que remparts, parapets, fossés, chemins couverts, esplanades, glacis ouvrages avancés, terrains vuides, canaux, flaques ou étangs dépendants des fortifications, et tous autres objets faisant partie des moyens défensifs des frontières du royaume, tels que lignes, redoutes, batteries, retranchemens, digues, écluses, canaux et leurs francs bords, lorsqu'ils accompagnent les lignes défensives ou qu'ils en tiennent lieu, quelque part qu'ils soient situés, soit sur les frontières de terres, soit sur les côtes et les îles qui les avoisinent" (art. 13). Elle n'envisage toutefois l'emploi de bornes que pour les terrains militaires extérieurs aux places et postes dans le cas où il n'en existerait pas de limites naturelles, et pour les postes sans chemin couvert (art. 20 et 21).

C'est la loi du 17 juillet 1819 relative aux servitudes imposées à la propriété pour la défense de l’État qui systématise le bornage des terrains militaires : "Le terrain militaire appartenant à l’État, tel qu'il a été défini par la loi du 10 juillet 1791, sera limité par des bornes plantées contradictoirement avec les propriétaires des terrains limitrophes. Ces bornes seront rattachées à des points fixes et rapportées sur un plan spécial de circonscription, dont une expédition sera déposée à la sous-préfecture, afin que chacun puisse en prendre connaissance. L'opération de ce bornage sera exécutée aux frais du gouvernement" (art. 2).

Des bornes marquent donc chaque angle du périmètre extérieur de chaque terrain militaire. Pour peu qu'il soit tourmenté, beaucoup de bornes peuvent se révéler nécessaires. Dans l'exemple ci-dessous, le fort ou redoute du Questel faisant partie des ouvrages extérieurs de la place de Brest, ce sont pas moins de 28 bornes qui sont prévues en 1860. Toutes sont numérotées (nous y reviendrons), avec correspondance sur les plans terriers dressés par le génie.

Projet de circonscription de la zone des fortifications autour du fort du Questel, 7 juin 1860 (© Service historique de la Défense)

Projet de circonscription de la zone des fortifications autour du fort du Questel, 7 juin 1860 (© Service historique de la Défense)

Borne n° 16 du plan ci-dessus toujours en place

Borne n° 16 du plan ci-dessus toujours en place

Bornage des zones de servitudes

Les premières restrictions à la construction autour des ouvrages fortifiés en France datent de la fin du règne de Louis XIV. L'enjeu est de conserver aux glacis leur caractère de champs de tir dégagés où l'ennemi ne peut disposer d'aucun couvert existant. Ces restrictions sont renouvelées par la loi du 10 juillet 1791, qui introduit une deuxième zone concentrique dans laquelle les restrictions sont moins fortes. La loi du 17 juillet 1819 impose le bornage systématique des zones de servitudes, le décret du 10 août 1853 sur le classement des Places de guerre et les postes militaires en rajoute une troisième. Le tracé des différentes zones est défini en fonction de la distance à la capitale des ouvrages portant servitudes :

- jusqu'à 250 mètres (première zone) : interdiction totale de construire et de planter ;

- jusqu'à 487 mètres (deuxième zone) : autorisation de certaines construction légères et plantations, sous réserve de destruction sans indemnités à la demande des autorités militaires ;

- jusqu'à 974 mètres (troisième zone) : droit de regard des autorités militaires sur les constructions.

Là encore, chaque rupture dans la ligne définissant chaque zone nécessite une borne, numérotée et répertoriée. Tous les ouvrages ne donnent pas lieu à servitudes, en tous cas pas toujours aux trois zones ; des exceptions sont possibles. Le bornage des zones de servitudes, opération contradictoire entre le service du génie, les propriétaires concernés et les autorités civiles, donne lieu à des procès-verbaux détaillés. Les conflits civils-militaires au sujet des servitudes sont nombreuses et ont produit beaucoup d'archives (au grand bonheur des historiens).

 

Plan de la place de Brest en 1897 sur lequel sont figurées les trois zones de servitudes (© Service historique de la Défense)

Plan de la place de Brest en 1897 sur lequel sont figurées les trois zones de servitudes (© Service historique de la Défense)

Modèles de bornes (et variations)

En l'état de la documentation en notre possession, il semblerait que c'est un avis du Comité des fortifications du 12 juin 1828 qui fixe les modèles de bornes de terrains militaires et de zones de servitudes.

Dessin des modèles de bornes annexé à l'avis du Comité du 12 juin 1828 (© Service historique de la Défense)

Dessin des modèles de bornes annexé à l'avis du Comité du 12 juin 1828 (© Service historique de la Défense)

Les deux modèles de bornes font un mètre de haut, la moitié émergeant du sol soigneusement taillée. Elles ne se distinguent en fait que par leur section : octogonale pour les bornes de terrain militaire, carrée pour les bornes de servitudes. Dans les deux cas, les côtés se rejoignent au sommet suivant une pente légère. Les dessus sont entaillés de deux lignes définissant l'angle que marque la borne. Les numéros sont gravés sur un des côtés. Il ne semble pas y avoir de règle concernant l'emploi des chiffres romains ou arabes : les deux se trouvent.

Borne de terrain militaire au fort du Minou, Plouzané (29) : chiffres romains

Borne de terrain militaire au fort du Minou, Plouzané (29) : chiffres romains

Borne de zone de servitude d'une redoute des Blancs Sablons, Le Conquet (29) : chiffres arabes

Borne de zone de servitude d'une redoute des Blancs Sablons, Le Conquet (29) : chiffres arabes

Borne de terrain militaire avec mention "TM" (pour "terrain militaire" ?) à Saint-Jean-Pied-de-Port (64)

Borne de terrain militaire avec mention "TM" (pour "terrain militaire" ?) à Saint-Jean-Pied-de-Port (64)

Borne de terrain militaire incluse dans le chaînage d'angle de la lunette de Loyasse à Lyon

Borne de terrain militaire incluse dans le chaînage d'angle de la lunette de Loyasse à Lyon

Un petit patrimoine militaire

De nos jour les bornes restent nombreuses autour des ouvrages fortifiés, parfois encore à leur emplacement initial. D'autres ont pu être déplacées, au risque de ne plus être correctement interprétées (et de finir dans quelque dépôt lapidaire). Toutes méritent attention et étude, car elles peuvent être représentatives des pratiques des ingénieurs militaires du XIXe siècle dans leur rapport à la normalisation. Pour le fortariciologue amateur de bornes, celles de terrain militaire sont plus accessibles car généralement peu éloignées des ouvrages et situées sur des limites parcellaires toujours en usage. Aller à la recherche d'une borne de troisième zone de servitude perdue en pleine campagne à près d'un kilomètre de son ouvrage est plus hasardeux...

P. Jadé

Chasseur de bornes et sa proie (Bas-Grognon, Groix)

Chasseur de bornes et sa proie (Bas-Grognon, Groix)

Cimetière de bornes au fort de Pierre-Levée, Yeu

Cimetière de bornes au fort de Pierre-Levée, Yeu

Combo

Combo

Sources :

Service historique de la Défense, département Armée de Terre, Vincennes, archives du Génie.

Bibliothèque nationale de France.

Marie-France Sardain, "Les servitudes militaires autour des fortifications aux XIXe siècle", Revue historique des Armées, n° 274, 2014, p. 3-4, [en ligne] consulté le 24 mai 2021.

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