Overblog Tous les blogs Top blogs Associations & ONG
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Association "1846"

La fortification du XIXe siècle : connaître et partager

Batterie de Névent (ou de la pointe du Diable), Plouzané

Ou le précoce destin inéluctable de toute fortification littorale

Ou le précoce destin inéluctable de toute fortification littorale

La batterie de Névent est une des quatre batteries construites pour la défense du goulet de Brest au milieu des années 1660 à l'initiative du duc de Beaufort. 

[mode Stéphane Bern ON]

François de Bourbon-Vendôme, duc de Beaufort (1616-1669) est le petit-fils d'Henri IV et de sa maîtresse Gabrielle d'Estrée. Il succède à son père César de Vendôme à la charge de grand maître de la navigation en 1665 et meurt au siège de Candie (actuelle Héraklion) en 1669. 

[mode Stéphane Bern OFF]

Ces quatre batteries sont celles, au sud, de la pointe de Cornouaille et de la pointe des Espagnols, et, au nord, celles de Guilny et, donc, de Névent. Ce sont des ouvrages de petite taille (surtout comparés aux grandes batteries vaubaniennes des années 1680-1690), constitués d'un parapet à embrasures en maçonnerie et d'un petit bâtiment servant de magasin à poudre et de corps de garde. 

Les quatre batteries du duc de Beaufort de Cornouaille (E), de la pointe des Espagnols (G), de Guilny (M) et de Névent (P) en 1694 (© Service historique de la Défense)

Les quatre batteries du duc de Beaufort de Cornouaille (E), de la pointe des Espagnols (G), de Guilny (M) et de Névent (P) en 1694 (© Service historique de la Défense)

Plan de la batterie de Névent par Frézier en 1745 (© Service historique de la Défense)

Plan de la batterie de Névent par Frézier en 1745 (© Service historique de la Défense)

Comme les trois autres, la batterie de Névent est conservée par Vauban lorsqu'il organise la défense de Brest à partir de 1683. Ces petites batteries complètent les intervalles entre les grands ouvrages.  Néanmoins, il ne se prive pas de s'adonner à son exercice favori : critiquer le travail de ses prédécesseurs. 

"Il y a encore deux petites batteries dans les côtés du goulet, l'une de six pièces appelée de Néven et l'autre de cinq appelée de Guiny (E). Leur canon n'est que de 18 livres. Celles-ci, quoique bien situées, ont trop peu de capacité et ont été faites à la hâte par M. de Bercy. Leurs épaulements ont six pieds d'épais de maçonnerie de moellon à mortier de terre. Elles n'ont ni magasin ni corps de garde qui vaillent et ne sont pas fermées par les derrières. On pourra les augmenter du double et les fortifier, mais c'est un ouvrage de dépense et à faire en temps de paix. (mémoire de Vauban du 15 juillet 1695 cité par Jean Peter, Vauban et Brest, p. 275)

Evocation de la batterie de Névent au début du XVIIIe siècle, par Lionel Duigou

Evocation de la batterie de Névent au début du XVIIIe siècle, par Lionel Duigou

Au printemps 1694 la batterie de Névent n'est encore armée que de 4 canons de 12 livres et 2 de 8 livres. Un armement faible en nombre et en calibre si on le compare, par exemple, à la batterie du Mengant : 18 pièces de 36 et 24 de 24. Cet armement évolue cependant à la hausse au cours de l'année pour passer à 6 canons de 18 livres. En 1742 ce sont 5 pièces de 12 livres et une de 18 livres qui garnissent les 6 embrasures de l'ouvrage. Un état de 1744 propose de porter de nouveau cet armement à 6 canons de 18 livres en récupérant des pièces à la batterie haute du Mengant. Ce même document mentionne aussi des faits préoccupants quant à l'état de la batterie : le parapet est à réparer et le magasin est "a moitié tombé" (SHD GR 1 VD 57, Mémoire sur l'état des batteries de la coste de Léon, 24 juillet 1744). 

Projet des réparations à faire en 1746 (en jaune) à la batterie de Névent, par Frézier (© Service historique de la Défense)

Projet des réparations à faire en 1746 (en jaune) à la batterie de Névent, par Frézier (© Service historique de la Défense)

Il apparaît en effet que la position basse de la batterie, recherchée par les ingénieurs car permettant le tir au ras de l'eau dans les coques des navires, est aussi un facteur de vulnérablité aux éléments marins. Un document datable de la seconde moitié du XVIIIe siècle la mentionne comme "noyée" (SHD MV, Fonds Nivart, MS 144-231, Plan des forts et batteries depuis Brest jusqu'à Bertheaume, s.d.). 

© Service historique de la Défense

© Service historique de la Défense

De fait, la batterie de Névent disparaît des états d'armement durant la seconde moitié du XVIIIe siècle. Il est d'ailleurs probable que la construction du fort du Dellec en 1793 trouve son origine dans son abandon, comme le suggère un rapport de 1791 : "A environ 900 toises au nord-est du fort du Mingant, on trouve la batterie de Neven foible et mal disposée, on croit qu'il seroit avantageux de la transporter sur la pointe du Dellec" (SHD GR 1 VD 40, Suite du mémoire contenant les observations des commissaires nommés par le ministre de la Guerre en vertu du décret de l'Assemblée nationale du 22 juillet 1791 sur les places de guerre, 5 septembre 1791). Sur la carte de Beautemps-Peaupré, levée en 1816, la pointe de Névent porte la mention "batterie ruinée". Le rapport de la commission de défense des côtes de 1841 ne lui accorde qu'une ligne à la suite de la description du fort du Dellec : "La batterie de Névent est abandonnée depuis longtemps" (SHD GR 3 W 31, projet d'armement du 2e arrondissement maritime, 1841-1843). 

Depuis longtemps plus entretenue, et toujours exposée aux éléments, la batterie de Névent continue de se dégrader tout au long des XIXe et XXe siècles. Une photographie de la fin du XIXe siècle montre qu'il ne reste alors du corps de garde qu'un moignon d'angle. Le promeneur du début du XXIe siècle qui emprunte le sentier côtier ne peut soupçonner l'existence d'un ouvrage au bout de la pointe du Diable (sauf s'il est archéologue). 

Vue du site de la batterie de Névent en 2021

Vue du site de la batterie de Névent en 2021

En effet, à première vue il ne reste rien de la batterie et de son bâtiment abritant le corps de garde et le magasin à poudre. En prenant le temps d'observer de près le site il est pourtant possible de remarquer quelques menus vestiges : des agglomérats de mortier sur les rochers, des déroctages anthropiques, des pierres alignées évoquant des maçonneries arasées au niveau des premières assises, des ardoises de toiture dispersées au sol, etc. Autant d'éléments qui, comparés aux rares plans de l'ouvrage, permettent de localiser la batterie sur ce qui n'est plus aujourd'hui que la partie haute d'un platier rocheux battu par la houle. 

Aperçu des vestiges du bâtiment en 2024.
Aperçu des vestiges du bâtiment en 2024.

Aperçu des vestiges du bâtiment en 2024.

Essais d'interprétation des vestiges mentionnés plus haut
Essais d'interprétation des vestiges mentionnés plus haut

Essais d'interprétation des vestiges mentionnés plus haut

Bien entendu, un véritable travail de relevé archéologique du site est encore à faire, d'autant plus nécessaire que les quelques vestiges encore visibles continuent d'être exposés à la mer - dont le niveau remonte du fait du réchauffement climatique. 

Ce qui est valable pour la batterie de Névent l'est aussi de manière générale pour toutes les fortifications littorales : implantées par nécessité sur le trait de côte, elles sont d'autant plus vulnérables à l'érosion. 

Une bonne raison pour les étudier avant que leur inéluctable destin les rattrape. 

P. Jadé

Sources : 

Service historique de la Défense, département Armée de Terre, Vincennes, archives du Génie

Service historique de la Défense, département Armée de Terre, Vincennes, archives de l'Artillerie.

Service historique de la Défense, département Marine, Vincennes.

Bibliothèque nationale de France.

Guillaume Lécuillier (dir.), Les Fortifications de la rade de Brest : défense d'une ville-arsenal, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « cahiers du patrimoine », 2011.

Jean Peter, Vauban et Brest, une stratégie modèle de défense portuaire (1683-1704), Paris, Economica, 1998.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :