Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Association "1846"

Association "1846"

La fortification du XIXe siècle : connaître et partager

Fort du Mengant, Plouzané

Un site fortifié du littoral parmi d'autres qui ne peut pas être résumé à ses "origines", aussi glorieuses fussent-elles.

Comme sa sister-battery de Cornouaille, le fort du Mengant - ou batterie de Léon - doit son premier état à l'organisation par Vauban de la défense maritime de Brest à la fin du XVIIe siècle. Mais c'est son destin durant le Long XIXe siècle qui nous intéresse ici (pour le reste, c'est très bien expliqué là). Histoire de voir comment les générations postérieures d'ingénieurs militaires ont su s'adapter à l'ouvrage vaubanien et le transformer.

Une magnifique batterie vaubanienne ? Oui, mais pas que...

Une magnifique batterie vaubanienne ? Oui, mais pas que...

© Géoportail
© Géoportail

© Géoportail

A la fin du XVIIIe siècle, la batterie du Mengant fait toujours partie des principaux ouvrages d'artillerie du goulet de Brest : 40 canons à la batterie basse et 4 mortiers à la batterie haute (mais une capacité de 10 !) en 1791. La plupart des pièces de la batterie basse tirent encore à travers le parapet par des embrasures, sauf à l'extrémité ouest qui a été transformée en batterie barbette durant la première moitié du XVIIIe siècle (quelque part entre 1724 et 1744).

Le fort du Mengant en 1778. © Service historique de la Défense

Le fort du Mengant en 1778. © Service historique de la Défense

Déjà, il est question de projets d'amélioration de la batterie existante : " Cette plate forme a l'inconvénient d'être trop étroite pour le recul du canon et sa position est si basse que le feu des premiers vaisseaux de l'Ennemi pouroient [sic] facilement démonter cette Batterie, l'une des plus essentielles à la défense du Goulet, en ce que non seulement elle défend la passe du côté nord, directement et d'enfilade, mais quelle peut encore croiser ses feux avec ceux des pièces établies sur la pointe opposée de Cornouaille. Nous croions donc que pour déployer sur ce point tous les moyens de défense convenables à l'importance de ce poste, il est nécessaire de construire dans la partie basse une Batterie casematée à deux étages avec deux fourneaux à réverbère pour rougir les boulets. C'est le seul moyen de la garentir [sic] du feu des hunes et de faire perdre à l'Ennemi l'idée de forcer le goulet". (SHDAT, 1 VD 40, Suite du mémoire contenant les observations des commissaires nommés par le ministre de la Guerre en vertu du décret de l'Assemblée nationale du 22 juillet 1791 sur les places de guerre, 5 septembre 1791)

Les deux fourneaux à réverbères demandés dans ce rapport sont bien construits au cours des années suivantes (ils sont attestés dans les années 1800). L'un d'eux a disparu avec les casernes de la batterie basse, mais le deuxième subsiste partiellement. Il a perdu la voûte en briques réfractaires couvrant le foyer et la sole. A noter qu'il est recouvert de graffitis anciens. Il s'agit d'un des rares fours à boulets conservés dans la région brestoise (l'un des rares fours à boulets conservés, d'ailleurs : pour des hypothèses sur le pourquoi, voir ici ).

Ceci est un four à boulets de la fin du XVIIIe siècleCeci est un four à boulets de la fin du XVIIIe siècle

Ceci est un four à boulets de la fin du XVIIIe siècle

Quant aux projets de mise sous casemates de l'armement principal du fort, ils réapparaissent à plusieurs reprises au cours de la première moitié du XIXe siècle, mais sans réalisations.

Projets de casemates en 1811 et en 1841 (© Service historique de la Défense)Projets de casemates en 1811 et en 1841 (© Service historique de la Défense)

Projets de casemates en 1811 et en 1841 (© Service historique de la Défense)

Dans les années 1820, les officiers de la chefferie du Conquet commencent à produire des projets en vue de l’adaptation du parapet de la batterie basse à l'artillerie sur affûts de côtes, ainsi que pour l'amélioration du défilement et du flanquement des différentes parties du fort. C'est à la suite des crises diplomatiques européennes de 1830-1831 (sombres histoires belges) et de 1840 (sombres histoires ottomanes) que ces travaux sont finalement réalisés.

Les 30 embrasures du parapet sont bouchées en urgence de janvier à mai 1831 afin de permettre l'armement de la batterie basse avec de l'artillerie tirant à barbette. Ce sont les pierres du dallage de l'ancienne plate-forme d'artillerie qui servent à boucher les embrasures. Les ingénieurs prennent toutefois soin de bien chaîner la plongée du parapet.

Bouchages Louis-Philippards

Bouchages Louis-Philippards

Au cours de la décennie 1840, une grande traverse terrassée est construite entre la batterie haute et la batterie basse, perpendiculaire à la côte, afin de défiler les escaliers de jonction et les branches tombantes crénelées. Les glacis autour de la batterie haute et de la tour à mâchicoulis sont également rectifiés pour qu'aucun angle mort ne subsiste.

Projet pour 1841 figurant la traverse entre les batteries haute et basse, ainsi que les glacis à rectifier (© Service historique de la Défense)

Projet pour 1841 figurant la traverse entre les batteries haute et basse, ainsi que les glacis à rectifier (© Service historique de la Défense)

Le parapet de la batterie basse aurait également dû être épaissi et terrassé pour le conformer aux nouvelles normes prévoyant une protection de six mètres de terre. L'encombrement de la plate-forme par les différents bâtiments (casernes, magasins) est sans doute la raison du renoncement à cette modification. Les dés porte-sellettes des 28 bouches à feu (14 canons de 30 livres et 14 obusiers de 22 cm) attribuées par la commission de défense des côtes sont installés en 1863-1864, moyennant de gros travaux de fondation. Certains de ces dés sont actuellement visibles sur la grève du fait de l'effondrement de l'extrémité ouest de la batterie basse.

Blocs de fondations de "dé" sous-sellette apprenant à nager

Blocs de fondations de "dé" sous-sellette apprenant à nager

En 1867 sont mentionnés en place 14 canons de 30 livres rayés et 4 obusiers de 22 cm lisses. On ignore si des pièces lourdes plus modernes ont été installées pendant la guerre de 1870 comme cela a été le cas dans d'autres batteries du goulet. Un rapport de 1875 mentionne par contre l'installation à l'été 1874 de quatre canons de marine de 19 cm à chargement par la culasse, modèle 1864-66. Comme à la batterie de Cornouaille, leurs affûts ont nécessité l'aménagement d'encoches dans le parapet existant. Des dés d'ancrage à six tiges filetées visibles sur la grève peuvent également être attribués à ces canons mis en place de manière transitoire en attendant la construction de nouvelles batteries dans le goulet. Il s'agit donc du dernier armement lourd installé sur la batterie basse de Vauban.

Vestiges de l'installation des canons de 19 cm en 1874 à l'extrémité ouest de la batterie basseVestiges de l'installation des canons de 19 cm en 1874 à l'extrémité ouest de la batterie basse

Vestiges de l'installation des canons de 19 cm en 1874 à l'extrémité ouest de la batterie basse

Alors que la révision de l'armement de la défense maritime de Brest dans les années 1870 ressuscite brièvement le projet de fort sur la roche Mengant, l'anse située immédiatement à l'est du fort est choisie pour les besoins de nouveaux venus dans la défense des côtes : le môle contigu à la batterie basse est construit en 1877 pour que des torpilleurs puissent s'y embusquer. Apparaît au même moment l'espoir de pouvoir utiliser les toutes nouvelles torpilles automobiles pour interdire le  goulet aux cuirassés ennemis. Le tube à essais construit en 1873-1874 à l'est du fort se double d'un projet (sans suite) de batterie lance-torpilles creusée sous la plate-forme du fort.

Môle du port-refuge pour torpilleurs (1877) et tube lance-torpilles expérimental (1873)

Môle du port-refuge pour torpilleurs (1877) et tube lance-torpilles expérimental (1873)

Mais le refuge pour torpilleurs est rapidement abandonné, ce qui permet la construction, en 1885-1886, d'une batterie de rupture à ciel ouvert au fond du ravin, pour quatre canons de 32 cm, au lieu de la batterie casematée initialement prévue. La batterie du ravin, parfaitement invisible du large et bien défilée à l'abri des coups, peut être organisée à l'économie comme une batterie haute de bombardement, avec parapet et traverses en terre. Elle est dotée de deux abris sous traverses pour les munitions et d'un pour les hommes, et d'un magasin à poudre du type de 1879 pour batterie de côte (actuellement effondré). L'ensemble est entouré d'un mur crénelé de faible hauteur flanqué par des bastionnets. Le poste télémétrique de la batterie est construit en 1897 au sommet de la côte immédiatement à l'est de l'anse.

Photographie aérienne du fort du Mengant en 1919 ; la batterie du ravin est parfaitement visible au fond de l'anse (© Brest Métropole)

Photographie aérienne du fort du Mengant en 1919 ; la batterie du ravin est parfaitement visible au fond de l'anse (© Brest Métropole)

La batterie de rupture du Mengant dans l'atlas des batteries de côtes de Brest de 1895 (© Service historique de la Défense)

La batterie de rupture du Mengant dans l'atlas des batteries de côtes de Brest de 1895 (© Service historique de la Défense)

Avec l'installation des quatre canons de 32 cm modèle 1870-81 au cours de l'automne 1888, tout l'armement du Mengant est désormais sorti de l'ancien fort. La première moitié des années 1890 voit toutefois le réinvestissement des anciennes batteries haute et basse pour l'installation d'une artillerie légère dite "à tir rapide" destinée à contrer les incursions de torpilleurs dans le goulet. La révision du programme d'armement en 1888 attribue au Mengant quatre canons de 47 mm  et six canons de 100 mm. Les premiers sont attestés en place dès 1892. Comme à la batterie de Cornouaille, leur installation dans la batterie basse répond à la nécessité d'effectuer un tir rasant. Une portion de l'ancien parapet est alors abaissé et biseauté afin d'élargir le champ de tir, des niches à munitions y sont creusées. Un magasin à munitions est aménagé ultérieurement (sans doute à la fin des années 1890) dans la falaise en retrait.

Emplacement de la batterie de 47 mm avec socle d'affût au premier plan

Emplacement de la batterie de 47 mm avec socle d'affût au premier plan

Les emplacements pour canons de 100 mm sont quant à eux construits en 1892 dans la batterie haute, dont le parapet est alors épaissi et terrassé. Chaque pièce dispose d'une petit niche à munitions. Les sous-sols du "donjon" vaubanien sont réutilisés comme magasins, tandis que l'une des poternes de communication avec la branche tombante est murée et transformée en magasin à projectiles avec monte-charge débouchant dans le mur de genouillère de la batterie. Cette batterie est cependant très rapidement remplacée - dès 1896-1897 - par un nouvel ouvrage établi 500 mètres plus à l'ouest, près du hameau de Quillihouarn.

Plans et coupes de la batterie de 100 mm de 1892 (© Service historique de la Défense)
Plans et coupes de la batterie de 100 mm de 1892 (© Service historique de la Défense)Plans et coupes de la batterie de 100 mm de 1892 (© Service historique de la Défense)

Plans et coupes de la batterie de 100 mm de 1892 (© Service historique de la Défense)

L'ancienne batterie basse du fort du Mengant a également été réutilisée à la fin du XIXe siècle pour l'installation d'un poste de projecteur. Un premier engin est mentionné dès 1888. Tout au long des années 1890, 1900 et 1910, il est régulièrement fait état d'une lampe de 90 cm de diamètre, affectée tantôt comme feu de tir, comme feu des défenses sous-marines (ligne de torpilles de fond) ou comme feu du service de reconnaissance. Son poste de combat est une cabane placée derrière le parapet, à l'extrémité ouest de la batterie ; son abri de jour, auquel il est relié par voie étroite, est une casemate en maçonnerie établie dans la falaise, contre la branche tombante ouest. L'ancien magasin à poudre de la batterie basse situé dans un repli du rocher protégé par un grand mur-bouclier, est recyclé comme abri-usine.

Abri de jour tapi dans l'ombre

Abri de jour tapi dans l'ombre

Le fort du Mengant est largement désarmé pendant la Première Guerre mondiale au profit du front. Au début du second conflit mondial, deux canons de 75 mm affectés à la défense des passes sont en place. Est-ce à eux que correspondent les deux emplacements cimentés appuyés contre le parapet ? Deux autres vestiges de socles non-identifiés sont également visibles au niveau de la batterie de 47 mm. Une casemate bétonnée située contre le parapet et un petit poste pour arme automatique au niveau de l'entrée de la batterie basse pourraient être considérées comme des contributions allemandes à l'histoire du site.

Plate-forme pour canon de 75 mm ?

Plate-forme pour canon de 75 mm ?

Béton nazi ? Béton nazi ?

Béton nazi ?

Bref, le fort du Mengant apparaît sans surprise comme un site fortement marqué par les évolutions intervenues depuis la fin du XVIIIe siècle (sans parler des lourds travaux des années 1960). Classé au titre des Monuments historiques depuis 2014 mais menacé par l'érosion marine, l'ouvrage devrait bénéficier d'une campagne de restauration, qui, espérons-le, saura ne pas succomber à l'idole des origines.

Le site demeure propriété de la Défense et ne se visite pas.

P. Jadé

Une batterie basse qu'il sera bien difficile de "rétablir dans son état d'origine" sans faire table rase du passé...

Une batterie basse qu'il sera bien difficile de "rétablir dans son état d'origine" sans faire table rase du passé...

Sources :

Service historique de la Défense, département Armée de Terre, Vincennes, archives du Génie, de l'Artillerie et de l’État-major de l'Armée.

Service historique de la Défense, département Marine, Vincennes et Brest.

Capitaine de frégate Caroff, Les Forces maritimes de l'Ouest, 1939-1940, Marine nationale, 1954.

Lécuillier Guillaume (dir.), Les Fortifications de la rade de Brest : défense d'une ville-arsenal, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « cahiers du patrimoine », 2011.

Chauris Louis, "L'entrée de la rade de Brest : un port à Mengam pour le stationnement de canots porte- torpilles", Cahiers de l'Iroise, n° 193, mai 2002.

Jadé Patrick,"Les expériences de tir de la pointe des Espagnols en 1846 et 1853 et la question des batteries basses du goulet de Brest au XIXe siècle", Avel Gornog, n° 26, 2017, p. 13-20.

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :