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Association "1846"

La fortification du XIXe siècle : connaître et partager

A défaut de cuirasses...

Les fortifications littorales françaises et le désir contrarié de blindage dans la seconde moitié du XIXe siècle (blindage entendu ici au sens restrictif de cuirassement métallique).

A partir des années 1860, et durant toute la seconde moitié du XIXe siècle, beaucoup de nations du monde font usage d'ouvrages cuirassés en plus ou moins grand nombre pour la défense de leurs côtes. Casemates et tourelles fleurissent entre autres chez les Allemands (Heligoland, côte frisonne, embouchures de la Weser et de l'Elbe, Kiel...), les Hollandais (Amsterdam, Le Helder), les Belges (Anvers), les Suédois (Stockholm), les Russes (Cronstadt, Kertch), les Italiens (La Spezia, détroit de Messine), les Portugais (Lisbonne) et jusque chez les Brésiliens (Rio de Janeiro). Et bien sûr chez les Anglais, pionniers en la matière dès la fin des années 1860 (innombrables batteries cuirassées, forts cuirassés du Solent, tourelle de Douvres...).

Casemates du fort Bovisand à Plymouth, fort Horse Sand devant Portsmouth, casemates du fort d'IJmuiden en aval d'Amsterdam, coupole du fort de Copacabana à Rio de Janeiro (Wikimedia Commons)Casemates du fort Bovisand à Plymouth, fort Horse Sand devant Portsmouth, casemates du fort d'IJmuiden en aval d'Amsterdam, coupole du fort de Copacabana à Rio de Janeiro (Wikimedia Commons)
Casemates du fort Bovisand à Plymouth, fort Horse Sand devant Portsmouth, casemates du fort d'IJmuiden en aval d'Amsterdam, coupole du fort de Copacabana à Rio de Janeiro (Wikimedia Commons)Casemates du fort Bovisand à Plymouth, fort Horse Sand devant Portsmouth, casemates du fort d'IJmuiden en aval d'Amsterdam, coupole du fort de Copacabana à Rio de Janeiro (Wikimedia Commons)

Casemates du fort Bovisand à Plymouth, fort Horse Sand devant Portsmouth, casemates du fort d'IJmuiden en aval d'Amsterdam, coupole du fort de Copacabana à Rio de Janeiro (Wikimedia Commons)

Et en France ?

Rien.

A la fin du XIXe siècle, la France fait pourtant usage de cuirassements dans ses fortifications continentales. La question du cuirassement des ouvrages de côte s'est également posée, comme dans les autres pays, mais sans concrétisation (du moins pas avant la première moitié du XXe siècle, dans un contexte technologique différent).

Les progrès de l'artillerie et de la métallurgie ont pu faire envisager dès la première moitié du XIXe siècle de cuirasser les ouvrages de fortification, dans un processus parallèle à celui ayant conduit à l'apparition du navire cuirassé. Il est d'ailleurs intéressant de souligner que Paixhans, l'inventeur du canon-obusier de gros calibre qui joue un rôle déterminant dans le cuirassement des flottes, a aussi proposé très tôt de protéger les fortifications avec un blindage métallique. D'autres propositions, telles celles d'un dénommé Micaloz, tiennent davantage d'anticipations considérées comme peu sérieuses mais sont toutefois révélatrices de l'existence d'un débat sur le cuirassement. 

Projet de blindage en fer pour les têtes de voûtes des casemates Haxo, par Prévost de Vernois, 1842 (© Service historique de la Défense)

Projet de blindage en fer pour les têtes de voûtes des casemates Haxo, par Prévost de Vernois, 1842 (© Service historique de la Défense)

"Nouveau système défensif" à base de canons multiples rotatifs blindés, par Micaloz, 1842 (© Service historique de la Défense)

"Nouveau système défensif" à base de canons multiples rotatifs blindés, par Micaloz, 1842 (© Service historique de la Défense)

Comme dans le cas du cuirassé, c'est la guerre de Crimée qui accélère le débat et permet de déboucher sur des projets concrets. L'évènement ayant marqué les esprits est le bombardement du fort russe de Kinburn, à l'embouchure du Dniepr, par les batteries flottantes cuirassées françaises le 17 octobre 1855 (même si c'est une opération amphibie qui entraîne la chute de l'ouvrage).

La question rejoint alors et vient doubler celle de l'usage des casemates dans les ouvrages d'artillerie de côte (que nous évoquions ici). Les navires cuirassés, parce qu'ils peuvent davantage se rapprocher, peuvent exercer un tir plus précis sur les ouvrages, encore plus s'ils portent de l'artillerie rayée. Les casemates d'artillerie en maçonnerie et leurs embrasures deviennent encore plus vulnérables. L'augmentation de leur protection par l'épaississement des parties frontales ne peut se faire qu'au détriment du champ de tir des pièces, sauf à conserver des embrasures très larges ou très évasées, ce qui augmente d'autant le risque de coups d'embrasure. L'usage de cuirassements métalliques permet de concilier ces impératifs contraires en établissant des masques très résistants et en même temps assez fins pour ne pas gêner le débattement des pièces. Toutefois, il est déjà acquis que les ouvrages casematés ne se justifient que pour les forts à la mer et les batteries basses, ouvrages situés dans des lieux exigus, exposés à l'érosion marine et au feux plongeant des navires, toutes conditions ne permettant pas d'établir des batteries barbette en terre, considérées comme les ouvrages les plus économiques et les plus efficaces du point de vue de la protection et du champ de tir.

Protection vs débattement. Instruction sur les casemates de côtes, 20 juin 1853 (© Service historique de la Défense)

Protection vs débattement. Instruction sur les casemates de côtes, 20 juin 1853 (© Service historique de la Défense)

C'est donc assez logiquement qu'en France le sujet vient sur la table à propos de la défense de la rade de Cherbourg, paradis des forts à la mer.

Dès janvier 1857, l'ingénieur de la marine Allix propose une batterie à trois étages dont deux blindés en imitation des batteries des vaisseaux, avec une cuirasse toute en fer de 30 cm d'épaisseur, sans matelas de bois. En juin 1858, une conférence mixte artillerie-génie-marine est chargée d'étudier entre autres la construction sur la grande digue de "douze nouvelle batteries casematées de 3 pièces tirant sur le large et dont les embrasures seraient percées dans de la charpente revêtue de fer" (SHDAT, 1 VK 584, avis du Comité des fortifications du 10 juin 1859). Les partisans des casemates - cuirassées ou non - et ceux des batteries barbettes s'opposent (et pour ne rien arranger, lors de son passage à Cherbourg en août 1858, Napoléon III en profite pour s’immiscer une première fois dans le débat). En octobre 1858, le Conseil des travaux de la marine - suivi par le Conseil d'Amirauté en novembre - s'oppose à l'emploi des cuirassements en avançant des arguments techniques : si elles sont installées en permanence, les charpentes en bois et les pièces en fer risquent de ne pas supporter le climat marin, leur installation précipitée en temps de guerre pose problème et aucune solution satisfaisante n'existe pour relier correctement les plaques de blindage à la maçonnerie. Ce dernier point est le principal achoppement de la question durant la décennie suivante. Lorsque le Comité des fortifications se prononce à son tour sur le sujet il doit admettre également que "les expériences faites sur les cuirasses en fer sont encore trop récentes pour pouvoir donner lieu à des conclusions certaines" et que "ces cuirasses, fussent-elles bonnes en elles-mêmes au point de vue de la résistance et de la durée, ne peuvent encore, dans l'état actuel de l'art des constructions , être employées pour les ouvrages en mer" (SHDAT, 1 VK 584, avis du Comité des fortifications du 10 juin 1859). Les batteries à construire sur la digue seront à barbette.

Pour autant, le débat sur les batteries cuirassées n'est pas clos.

Le rapporteur de la question au Comité des fortifications, le général Tripier, l'alimente au cours de l'année 1859 par un mémoire dans lesquels il réaffirme la supériorité des batteries barbettes en terre sur les batteries casematées sauf pour les ouvrages à la mer, pour lesquels les cuirassements lui paraissent une bonne solution au dilemme protection/débattement, surtout au vu des nouvelles conditions crées par la navigation à vapeur et les navires cuirassés. Il fait d'ailleurs des propositions de revêtement en fer pour les batteries - barbettes - de la digue de Cherbourg. Si à la lecture du mémoire le Conseil d'Amirauté se montre sceptique quant à ces propositions, il admet toutefois être favorable en principe au cuirassement et estime nécessaire la réalisation d'expériences pour avancer sur le sujet.

Parapet barbette blindé du général Tripier (© Service historique de la Défense)

Parapet barbette blindé du général Tripier (© Service historique de la Défense)

La question du cuirassement des casemates - notamment des forts de la rade de Cherbourg - est également débattue au cours de la séance du 3 février 1860 de la Commission de défense des côtes présidée par le maréchal Niel. Un membre - hélas resté anonyme dans le procès-verbal - de ladite commission "fait ressortir les inconvénients des embrasures en maçonnerie, qui rétrécissent le champ de tir, offrent un point de mire aux coups de l'ennemi et par l'évasement de leurs joues favorisent le ricochet des projectiles, qui en détachent de nombreux éclats dangereux pour les défenseurs. Il doute que les masques en maçonnerie puissent résister efficacement au tir des canons rayés, et demande que la partie des casemates comprise entre les piédroits soit remplacée par une muraille en charpente revêtue en plaques de fer. Les ouvertures percées dans ce masque, beaucoup moins épais que la maçonnerie, n'auraient que la dimension d'un sabord et offriraient l'avantage de mieux couvrir les canonniers et peut être de donner une plus grande extension au champ de tir horizontal des bouches à feu" (SHDAT, 1 VK 580). Niel est sceptique, mais la commission émet le souhait que "la puissance relative des batteries permanentes et des navires cuirassés soit constatée par une expérience comparative, telle que l'ont demandée le Conseil des travaux de la Marine et le Comité des fortifications appuyés par le Conseil d'Amirauté et par le Comité de l'Artillerie", souhait renouvelé lors de sa séance du 24 mai suivant. Au cours des années 1860 et 1861, les séances des différents organes - Commission de défense des côtes, Comité des fortifications, Comité de l'artillerie, Conseil d'Amirauté, commissions mixtes locales - aboutissent invariablement à la même conclusion dès que le sujet des cuirassements pour casemates de côtes y est débattu.

Tout le monde voulant une expérience, celle-ci est menée en juin et juillet 1863 au fort Enet dans l'embouchure de la Charente, en parallèle des expériences sur les effets de l'artillerie rayée sur les maçonneries du fort Liédot sur l'île d'Aix (pourquoi tant d'acharnement sur les forts de Rochefort ?) Le fort Enet est choisi pour sa configuration proche des forts des musoirs de la digue de Cherbourg. Les tirs, réalisés par la batterie flottante cuirassée Peï-Ho (classe Palestro), mettent en compétition une embrasure classique en maçonnerie et un masque en fer. Premier constat, sans appel, qui rejoint ceux des tirs de Liédot (et des expériences en conditions réelles effectuées en Amérique du Nord à la même époque...) : les dégâts sur les maçonneries causés par des obus tirés par des canons rayés sur les maçonnerie sont importants et condamnent les casemates classiques. Deuxième constat : le masque blindé en fer s'en est mieux tiré.

Début de l'ère des forts cuirassés en France ? (spoiler : non)

Fort Enet, réparé et modernisé (cliché J.-M. Balliet)

Fort Enet, réparé et modernisé (cliché J.-M. Balliet)

Car à présent il faut passer de la théorie à la pratique sur les forts de la rade de Cherbourg, ainsi que demandé par la Commission de défense des côtes dans la conclusion de sa séance du 22 décembre 1864.

Plaquer une cuirasse métallique sur un fort en maçonnerie ne suffit pas, il faut aussi que cet assemblage supporte les énormes contraintes des impacts de projectiles. Le risque est que la cuirasse répercute les chocs sur la maçonnerie et finisse par entraîner sa désagrégation. Les Britanniques tâtonnent également durant les années 1860 avant de finalement mettre au point leur fameux blindage feuilleté à trois plaques de fer séparées par un mélange de bitume et de limaille de fer (iron concrete) censé apporter un minimum de souplesse à l'ensemble.

En France, c'est surtout le projet du fort Chavagnac, dernier des forts à la mer de la rade de Cherbourg, qui concentre le débat durant la seconde moitié des années 1860. Bien entendu, Napoléon III, en bon Bonaparte qu'il est, ne se prive pas d'intervenir une nouvelle fois personnellement et de court-circuiter les instances des différentes armes pour glisser ses idées personnelles (partiellement prises en compte).

Projet de Napoléon III pour le fort Chavagnac, février 1865 (© Service historique de la Défense)

Projet de Napoléon III pour le fort Chavagnac, février 1865 (© Service historique de la Défense)

Si elles s'accordent en 1865-1866 sur le tracé définitif du fort, lesdites instances sont encore hésitantes sur le type exact de cuirassement à adopter. Faut-il cuirasser l'intégralité des faces exposées des forts ou se contenter de masques d'embrasure ? Faire reposer les plaques de blindage sur la maçonnerie via un matelas de bois ? Construire des casemates tout en fer ou avec contreforts en fer sur le modèle anglais ? Incliner le blindage ? Faire un ou deux étages de casemates ? Une conférence mixte destinée à répondre à ces question a lieu à Cherbourg en février 1867. Un plan-relief du fort inspiré des conclusions de cette conférence est même réalisé (il fait d'ailleurs partie des collections exposées aux Invalides) !

Fort Chavagnac : projet de batterie casematée et de batterie supérieure cuirassées, février 1867 (© Service historique de la Défense)
Fort Chavagnac : projet de batterie casematée et de batterie supérieure cuirassées, février 1867 (© Service historique de la Défense)

Fort Chavagnac : projet de batterie casematée et de batterie supérieure cuirassées, février 1867 (© Service historique de la Défense)

Fort Chavagnac : propositions diverses pour les cuirassements, février-mars 1867 (© Service historique de la Défense)
Fort Chavagnac : propositions diverses pour les cuirassements, février-mars 1867 (© Service historique de la Défense)

Fort Chavagnac : propositions diverses pour les cuirassements, février-mars 1867 (© Service historique de la Défense)

Plan-relief du projet du fort Chavagnac, ca. 1867

Plan-relief du projet du fort Chavagnac, ca. 1867

Pour venir compliquer un peu plus le débat - à notre grand bonheur -, la même année 1867 un officier du génie émet l'idée d'installer des tourelles cuirassées sur les forts de la passe ouest de la rade de Cherbourg, Chavagnac et Musoir Ouest. Le lieutenant-colonel de Loqueyssie propose d'utiliser la tourelle mise au point par l'anglais Coles, installée sur certains navires de la Royal Navy et ayant inspiré celles des monitors américains, mais aussi déjà expérimentée dans un des forts d'Anvers. La tourelle apparaît alors comme un niveau supérieur de réponse au défi posé par le navire cuirassé armé de pièces rayées. Elle permet de déployer des pièces lourdes en moins grand nombre pour la couverture d'un champ de tir donné, et réaliser ainsi théoriquement une économie, de résoudre le problème des embrasures puisque l'ensemble du poste de combat tourne avec la pièce, et de restreindre les cuirassements à quelques points. A noter que dès 1864 un autre officier français, le lieutenant-colonel d'artillerie de marine La Fay, propose un système complet de tourelles cuirassées à adopter notamment pour la défense de la rade de Toulon (Grosse-Tour, Aiguillette, Balaguier).

Plan et coupes du fort Chavagnac accompagnant la "Note sur l'application des tourelles à canons du capitaine Coles aux défenses de la passe ouest de la rade de Cherbourg", par le lieutenant-colonel de Loqueyssie, 12 août 1867 (© Service historique de la Défense)
Plan et coupes du fort Chavagnac accompagnant la "Note sur l'application des tourelles à canons du capitaine Coles aux défenses de la passe ouest de la rade de Cherbourg", par le lieutenant-colonel de Loqueyssie, 12 août 1867 (© Service historique de la Défense)

Plan et coupes du fort Chavagnac accompagnant la "Note sur l'application des tourelles à canons du capitaine Coles aux défenses de la passe ouest de la rade de Cherbourg", par le lieutenant-colonel de Loqueyssie, 12 août 1867 (© Service historique de la Défense)

Croquis des forts Chavagnac et du Musoir Ouest par le lieutenant-colonel de Loqueyssie (© Service historique de la Défense)
Croquis des forts Chavagnac et du Musoir Ouest par le lieutenant-colonel de Loqueyssie (© Service historique de la Défense)

Croquis des forts Chavagnac et du Musoir Ouest par le lieutenant-colonel de Loqueyssie (© Service historique de la Défense)

Malgré les avantages qu'il reconnaît au principe des tourelles, le Comité des fortifications exprimant son avis sur le projet de Loqueyssie en mars 1868 n'est pas convaincu et préconise de ne pas y donner suite. Quant aux projets de forts cuirassés pour la passe ouest de la rade de Cherbourg, ils achoppent encore en 1868 et 1869 sur le système de liaison entre la cuirasse et le corps en maçonnerie des ouvrages.

L'opportunité d'employer des batteries et des tourelles cuirassées est néanmoins toujours d'actualité quand intervient la réorganisation de la défense des côtes après la guerre de 1870. En 1874-1876, les commissions d'arrondissements maritimes et leurs sous-commissions locales font des demandes d’ouvrages cuirassés à tourelles pour la défense des ports de Cherbourg, Brest et Rochefort (mais rien pour Lorient et Toulon). Dans le premier cas, cela concerne les forts défendant la digue et ses passes, dans la continuité donc des projets des années 1860 et la Commission de défense des côtes les accepte en partie. En revanche, elle ne retient aucune demande pour Rochefort (dommage, le fort Boyard à tourelles, ça aurait été quelque chose) et Brest. Ici, les demandes des autorités locales sont particulièrement démesurées, appuyées par un préfet maritime soucieux de donner le nec plus ultra de son époque à la défense de son arsenal : 749 bouches à feu (contre 362 pour Cherbourg et 137 pour Toulon), 31 batteries casematées cuirassées et 33 tourelles (contre 16 pour Cherbourg), quatre forts en mer cuirassés dans le goulet et la rade ! Elles s'attirent le commentaire suivant de la Commission de défense des côtes : " la Commission est unanime à reconnaître que le projet de la commission d'arrondissement est conçu dans des proportions  dont l'exagération le rend tout-à-fait  inadmissible" (SHDAT, 1 VK 581, séance du 2 mars 1876). Le modèle est ce qui se fait alors de l'autre côté de la Manche, mais c'est un objectif financièrement inatteignable pour un pays qui entreprend à la même époque de refondre entièrement le système de fortification de ses frontières continentales tout en modernisant son armée.

En réalité, la France renonce de facto aux cuirassements pour la défense des côtes dès la fin des années 1870. La raison principale est financière : seuls 30 millions de francs sont votés par les parlementaires pour la défense des côtes, quand un seul fort cuirassé coûte plusieurs millions. La deuxième raison, qui découle directement de la première, est technique : contrairement au Royaume-Uni ou à l'Allemagne - où la firme Grüson propose un catalogue complet de casemates et de coupoles en fonte durcie adaptées à tous les besoins, qu'elle vend dans le monde entier (placement de produit) -, la France n'investit pas dans la recherche en vue de développer des cuirassements adaptés à l’artillerie lourde de côte, alors qu'elle conçoit durant tout le dernier quart du XIXe siècle d'excellents cuirassements pour l'artillerie de place.

Casemates et tourelles cuirassées anglaises et allemandes (Albert Grasset, La Défense des côtes, 1899, coll. part.)
Casemates et tourelles cuirassées anglaises et allemandes (Albert Grasset, La Défense des côtes, 1899, coll. part.)

Casemates et tourelles cuirassées anglaises et allemandes (Albert Grasset, La Défense des côtes, 1899, coll. part.)

Le choix français s'explique également par une sorte de rationalisation doctrinale en faveur des ouvrages en terre, qui dans le contexte de l'époque est loin d'être un renoncement ou un retour en arrière.

La préférence pour les batteries barbette à parapet en terre existe en France depuis au moins le début du XIXe siècle (cf. supra). Cette préférence est renforcée au milieu du siècle d'abord avec la guerre de Crimée, durant laquelle il a été constaté que les ouvrages en terre bénéficient d'une plus grand résilience que ceux en maçonnerie, mais surtout avec les opérations maritimes et fluviales de la guerre de Sécession. Comme l'a justement observé Michèle Battesti, les théoriciens navals français ont particulièrement scruté le conflit américain pour en tirer des conclusions à usage de la flotte. Ils l'ont également fait pour tout ce qui touche à la défense des côtes. Ils ont pu voir que les navires cuirassés à vapeur armés de canons rayés tirant des projectiles explosifs venaient facilement à bout des forts casematés en maçonnerie construits avant la guerre, tandis que les ouvrages improvisés en terre et en sable par les Confédérés se révélaient plus difficile à réduire par le seul bombardement. Le capitaine de vaisseau Richild Grivel, qui écrit quelques années après la guerre de Sécession, considère ainsi "[qu'] il est un système défensif bien moins coûteux [que les cuirassements] et cependant redoutable, dont chaque localité possède les matériaux : généraliser l'emploi des fortifications en terre, qui viennent d'obtenir de nouveau succès, durant la guerre d'Amérique [...]. Plus tôt construites et infiniment moins dispendieuses que les forts cuirassés, nous estimons, en règle générale, que des batteries barbettes en terre, pourvues vis-à-vis de la mer, d'un commandement suffisant, constituent d'ici longtemps encore l'ouvrage par excellence à opposer aux siège maritimes" (De la guerre maritime avant et après les nouvelles inventions, 1869, p. 116). Grivel ne fait ici que reprendre les préconisations de l'officier du génie confédéré d’origine prussienne Victor Von Scheliha, en charge de la défense des côtes pendant la guerre (A Treatise on coast defence, based on the experience gained by officers of the corps of engineers of the confederate states, 1868).

Charleston, 1863 : intérieur du fort Sumter après les bombarements de la marine de l'Union et fortifications confédérées en sable sur Morris Island (Bibliothèque du Congrès)
Charleston, 1863 : intérieur du fort Sumter après les bombarements de la marine de l'Union et fortifications confédérées en sable sur Morris Island (Bibliothèque du Congrès)

Charleston, 1863 : intérieur du fort Sumter après les bombarements de la marine de l'Union et fortifications confédérées en sable sur Morris Island (Bibliothèque du Congrès)

Dans l'optique d'une confrontation éventuelle avec une marine britannique surpuissante, la France fait le choix, pour sa flotte comme pour ses défenses littorales, d'une réponse du faible au fort à l'image de la Confédération face à la puissance navale incontestée de l'Union, en misant sur les nouvelles technologies, toute la gamme des "torpilles" depuis les mines sous-marines jusqu'aux torpilleurs et sous-marins, mais donc aussi en renonçant à la surenchère cuirassée pour ses ouvrages de fortification en optant pour une doctrine basée sur la furtivité, l'inertie et la réparabilité. Ce choix est renforcé par l'augmentation des portées de l'artillerie. En effet, les ouvrages cuirassés qui gardaient encore un intérêt pour les batteries basses très exposées au tir des navires et là où la place manque pour la constructions de batteries en terre, sont moins utiles à mesure que de plus grandes zones peuvent être couvertes par des batteries installées en hauteur ou en retrait, et qui peuvent par conséquent être construites en terre.

Batterie de côte en terre des années 1870-1880 (Ile d'Aix)

Batterie de côte en terre des années 1870-1880 (Ile d'Aix)

La France persiste ensuite dans cette voie. Si l'instruction du 18 mars 1876 sur les batteries de côtes concède encore que "l'emploi des batteries cuirassées doit être réduit au plus strict nécessaire", celle des 11 juin/1er juillet 1887 ne fait plus aucune mention du moindre cuirassement. Même les rares batteries casematées construites à Brest et à Cherbourg sont suffisamment peu exposées aux tirs du large pour être protégées par de simples masques en maçonnerie. C'est désormais le béton qui permet d'augmenter la résistance des ouvrages sans avoir besoin de recourir aux blindages métalliques. Le seul ouvrage construit avant la Première Guerre mondiale sur les côtes françaises à posséder des cuirassements est le fort central de l'île d'Ouessant, mais c'est un ouvrage d'infanterie dont les quatre canons de 75 mm sous tourelles à éclipse ne sont pas sensés affronter des navires. Avant 1914, il faut aller au Sénégal (Dakar) et en Indochine (Saïgon) pour trouver de l'artillerie de côte sous tourelles cuirassées, préfigurant ce qui se fera en Méditerranée durant l'entre-deux-guerres. Mais c'est une autre histoire...

Tourelle de 75 mm du fort d'Uxegney à Epinal, un cuirassement terrestre utilisé à deux exemplaires sur les côtes

Tourelle de 75 mm du fort d'Uxegney à Epinal, un cuirassement terrestre utilisé à deux exemplaires sur les côtes

L'auteur donnant l'échelle de la tourelle cuirassée du Castel à Gorée, Sénégal

L'auteur donnant l'échelle de la tourelle cuirassée du Castel à Gorée, Sénégal

Bref, si la France a essayé de se doter de fortifications littorales cuirassées dans les années 1860, elle y a rapidement renoncé pour des raisons techniques mais surtout financières. Au final, elle a assumé le choix d'une architecture défensive basée sur la terre, qui s'est révélée probablement plus pérenne que de coûteux forts cuirassés.

Force est toutefois de constater qu'on y a perdu du point de vue du patrimoine, tant il est vrai qu'un fort en mer cuirassé, surtout s'il est muni de tourelles, parle davantage à notre imaginaire qu'une batterie terrassée. Les ouvrages cuirassés ont d'ailleurs trouvé une sorte de revanche culturelle à travers l'esthétique steampunk, de Danrit à Miyazaki.

P. Jadé

Projection du fort Chavagnac avec ses tourelles par le lieutenant-colonel de Loqueyssie, 1867 (© Service historique de la Défense)

Projection du fort Chavagnac avec ses tourelles par le lieutenant-colonel de Loqueyssie, 1867 (© Service historique de la Défense)

Le fort des militaires dans le film d'animation  "Laputa, le château dans le ciel" de Hayao Miyazaki, 1986 (© Studio Ghibli)

Le fort des militaires dans le film d'animation "Laputa, le château dans le ciel" de Hayao Miyazaki, 1986 (© Studio Ghibli)

Sources :

Service historique de la Défense, département Armée de Terre, Vincennes, archives du Génie, de l'Artillerie et de l’État-major de l'Armée.

Service historique de la Défense, département Marine, Vincennes.

Service historique de la Défense, département Marine, Brest.

Service historique de la Défense, département Marine, Lorient.

Henri-Joseph Paixhans, Forces et faiblesses militaires de la France, Paris, Bachelier, 1830.

Richild Grivel, De la guerre maritime avant et depuis les nouvelles inventions. Attaque et défense des côtes et des ports, guerre du large. Étude historique et stratégique, Paris, Dumaine, 1869.

Capitaine Rocard, Notice historique sur les batteries de côte, Paris, Challamel, 1883.

Carl Didelot, La défense des côtes d'Europe, Paris/Nancy, Berger-Levrault, 1894.

Albert Grasset, La défense des côtes, Paris/Nancy, Berger-Levrault, 1899.

Ian Hogg, Coast defences of England and Wales, 1856-1956, Londres, David & Charles, 1974.

Ian Hogg, Fortifications, Histoire mondiale de l'architecture militaire, Paris, Eds Atlas, 1983 (1ère éd. 1981).

Michèle Battesti, "De la perception et de l'influence de la guerre de Sécession sur la marine impériale", Les marines française et britannique face aux États-Unis (1776-1865), VIIes journées franco-britanniques d'histoire de la marine, Vincennes, SHM, 1999, p. 387-401. 

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